Blog de capuchat

La Rose des Neiges - Chapitre 8

Chapitre 8: Larmes de Nuit

 

Une voix rauque s'éleva de l'obscurité:

- Tu ferais mieux de l'écraser petite Rose.

Loup apparût dans un nuage de fumée violacée. Il avait l'air encore plus terrible que lorsqu'elle l'avait vu près du jardin de cristal. Son regard, sa gueule étaient emplies de malignité.

- Agneau !

Mais Agneau s'était endormi par quelque mauvais sort. Il reposait à côté de la fleur, tous deux en train de dépérir. Loup se mit à rire de sa voix grave et rauque.

- Oh qu'as-tu fait Loup...

- Déçue n'est-ce pas ? Vaine tentative. Je vous ai suivi jusqu'ici. Je vais répondre à tes questions. Car aucun ange n'a jamais mis les pieds dans cette forêt. Agneau est rempli de tourments et lui aussi s'accroche à de vieilles histoires pour garder un semblant d'espoir. Le pire, c'est qu'il croit à ses bêtises. Non Rose, le monde n'a pas été façonné par les Anges. C'est moi qui l'ait créé. Et à voir ce qu'il est devenu, crois moi, je le détruirai.

- Je ne te crois pas !

- Et pourtant... Comment pourrais-je alors savoir qu'une colombe a déposé deux pétales de roses sur tes joues à ta naissance ? Je te connais, comme je connais Agneau et Timothée, et aussi Isham et l'histoire du loup et de la grenouille. Tout cela, je le sais, car je suis celui qui donne la vie ; et je suis celui qui la reprend.

Il se mit de nouveau à susurrer ces mots aux oreilles de Rose.

- Maintenant aide moi à détruire la Rose des Neiges, l'agonie du monde n'en sera que plus courte. C'est pour vous, mes enfants, que je fais cela. Je ne supporte pas de voir ma progéniture en proie aux chagrins, la douleur et la tourmente. Quand je vois un mariage se briser, un homme dans la misère sans pouvoir se nourrir, cela brise mon cœur. La joie est un prix bien trop cher à payer pour tristesse des habitants de cette Terre. Car quand l'un de vous se blesse ou se met à pleurer, ce sont les larmes de mon cœur qui se mettent à couler. Et je ne peux supporter tant de misère. Car je vous aime, tous autant que vous êtes, et je veux mettre fin à votre tourment. Je voudrais délivrer les habitants de ton village, je voudrais panser ton petit cœur qui a tant souffert lors de la perte de ton ami. Rien ne pourra les réveiller de leur sommeil éternel. Ils sont condamnés à errer comme des spectres, condamnés au même sort que les petites fées. Et Timothée, lui aussi est perdu, loin d'ici ; jamais il ne retrouvera son chemin. Dans son ingratitude, il t'a délaissé sans dire un mot. L'Arc-en-Ciel a subit le même sort que cette triste fleure. La destruction est le seule remède à vos maux. Mais au fond, tu sais déjà tout cela, Rose.

Pétrifiée, Rose se remémora son village si triste. Était-ce, en effet, le prix à payer pour quelques moments de joie ? Depuis que Timothée était parti, elle n'avait fait que pleurer. Et ce voyage qu'elle avait entamé. Qu'il était difficile... Chapodru l'avait abandonnée et Luciole avait été dévorée par une bande de grenouilles mélomanes. Quel sens y avait-il à tout cela ? C'était trop dur.

- Ne t'évertue pas à aider Agneau dans sa vaine entreprise. Lui même est prisonnier de la traque dans laquelle il s'est lancé. Prisonnier de lui même et des desseins qu'il s'est imposés. Jamais il ne pourra m'attraper. Vois, Rose, ce qu'il reste de cette belle forêt. Les habitants sont les seuls responsables, ils ont oublié ce cadeau que je leurs avais donnés, ils m'ont oublié, moi le Semeur de Vie ; ils ont tout délaissé pour leurs petites vies stériles et le bois est mort de lui même; car plus personne ne venait arroser ni cajoler cette petite fleur, mon présent le plus précieux... Délivre nous, Rose.

Était-ce vrai ? Pensa l'enfant. Non, Agneau n'avait pas pu mentir. Elle avait déjà faillit détruire le Jardin de Cristal, elle ne ferait pas deux fois la même erreur.

Et soudain, venue de nulle part, une flèche de lumière fendit l'obscurité et traversa le corps fantomatique de Loup. Il hurla si fort que son écho s'étendit par delà les bois, si bien que celui qui s'y promène aujourd'hui peut encore entendre son râle agonisant s'il tend l'oreille.

C'était Agneau qui avait décoché une flèche, toujours étendu sur le sol, les yeux à demi-clos. Loup lui jeta toute son amertume et sa disgrâce d'un seul regard. Puis il disparût en un nuage de cendre.

- Oh Rose, pardonne moi...

- Agneau !

- Pardonne moi, je... mon cœur n'a pas supporté la vue de la Rose des Neiges. Nous n'aurions jamais dû venir ici. Je... Rose il faut que tu t'en ailles. Il faut que tu continues ton voyage, promets le moi.

Elle se jeta à ses côtés pour étreindre son corps fin. Il était devenu froid, soudainement. Si froid... Rose senti son coeur se fendre, craquelé à la vue de son ami gisant au sol au milieu de l'obscurité.

- Agneau, laisse moi soigner tes blessures, nous irons tous les deux parcourir le monde. Nous trouverons ensemble l'Arc-en-Ciel et nous ferons du toboggan dessus, avec Timothée. Pleurait-elle, la voix fébrile.

Il avait le souffle court et ses yeux ne brillaient presque plus. Rose le serra de ses petits bras aussi fort qu'elle le put. Son toucher était glacé, mais gardait pourtant toujours cette incroyable douceur...

- Tu devras partir sans moi Rose, trouve l'Arc-en-Ciel et parcours le monde. Tu verras, il n'est pas aussi terrible que Loup a pu te le raconter. Tu y verras la tristesse et la misère, mais aussi la joie et la bonté. Nous n'oublierons jamais ce que tu as apporté à cette forêt.

Son corps prenait une nouvelle teinte grisâtre qui venait remplacer le blanc immaculé de son pelage. Au même moment Rose se sentit tressaillir un peu plus vivement encore. Ne pars pas...

- Agneau reste avec moi !

Les larmes sur ses deux joues effacèrent les dernières maigres éclats de rose sur son visage, dorénavant blanc comme marbre.

- Je t'aime petite Rose...

Puis ses yeux se fermèrent à tout jamais. Elle resserra encore son étreinte et plongea son visage contre sa poitrine, s'accrochant aussi fort qu'elle pouvait à quelques touffes de poils. « Reste avec moi. » Murmura-t-elle. Les larmes coulaient en abondance depuis le creux de ses yeux, mais personne n'entendit sa complainte. « Timothée, Chapodru, Luciole, Agneau... Pourquoi faut-il toujours que vous m'abandonniez ? »

Jamais la forêt n'entendit plus triste chant que celui des pleurs de Rose qui se levèrent ce jour là.

 

 


La Rose des Neiges - Chapitre 7

Chapitre 7: Le Coeur de la Forêt

 

Ainsi Agneau porta Rose, volant à une vitesse vertigineuses parmi les sapins et les chênes. Cela dura un long moment, car la forêt était très dense. Plus ils s'engouffraient dans ses profondeurs, plus Rose se disait que jamais elle n'aurait pu traverser seule pareil dédale, et elle fut bien contente d'avoir croisé le chemin de son gentil guide.

- Tu peux dormir si tu le souhaites, je te retiendrai.

- Merci Agneau.

Et rose s'endormit, le visage blotti contre la douce fourrure de son gardien, comme si elle voyageait ballottée sur un nuage de coton. Elle se sentait en sécurité avec Agneau.

Dans son sommeil, elle fit un rêve étrange. Elle rêva du jardin de cristal, où elle même était une petite fée aux ailes d'argent. Elle voletait dans une forêt luxuriante et lumineuse, pleine de fleurs et de conifères. Il y avait des lutins, beaucoup de lutins, comme Chapodru, mais portant des chapeaux faits de feuilles vertes et de pissenlits. Ils confectionnaient ensemble de petites robes à partir de lys et de tulipes multicolores, brodées et feuilles d'émeraude et de boutons d'or. Puis la forêt devint soudainement très obscure et pas un rayon de soleil ne parvint à percer le feuillage épais. Il faisait tellement froid que la plupart des habitants gelaient sur place. Loup était venu ; et partout où il allait, partout se déversait sa tristesse. Puis il se mit à la traquer, car c'était la seule fée encore en vie, et cela le rendait furieux. Il la traquait jusque dans les recoins les plus reculés, si bien qu'elle devait se cacher à l'intérieur des troncs et des souches mortes, ou même dans la neige. Qu'importe l'endroit où elle fuyait, il la retrouvait, toujours. A force de fuir, elle finit par ne plus avoir aucune force et se retrouva nez à nez avec Loup. Son visage affichait de nouveau cette expression malveillante qu'elle avait déjà pu observer. Il bondit, la gueule grande ouverte en direction de Rose et...

- Nous sommes arrivés, Rose.

Agneau déposa délicatement la petite fille sur la neige. Il n'avait pas l'air fatigué du long voyage, toujours aux aguets, en train de scruter l'ombre des fourrées à l'affût du moindre bruissement. Était-ce Loup qu'il cherchait des yeux ? Ou y avait-il d'autres créatures maléfiques recluses au sein de ces bois ?

Rose émergea de son sommeil, doucement.

- Oh... Je faisais un rêve étrange... J'étais une fée et il y avait Loup. Il voulait nous dévorer et...

- La forêt a une influence sur les rêves. N'y prête pas trop attention ce n'était probablement qu'un mauvais rêve.

- Oh mais c'était un joli rêve, au début, c'est ensuite que Loup est apparût. Puis tu m'as réveillé...
Où sommes nous ?

- J'ai retrouvé le chemin, je ne sais pas comment je m'en suis rappelé. Nous sommes au Coeur de la Forêt. L'endroit était très beau auparavant, mais les temps changent et il ne reste plus ici qu'un amas de ronces...

- C'est dans cette grotte ?

Rose pointait du doigt une entrée obscure qui s'ouvrait au creux d'une montée rocheuse. Elle était recouverte de ronces écarlates aux épines acérées. Le Coeur de la Forêt... C'était donc cela le plus bel endroit de ces bois ? Rose essaya de s'imaginer un lieu plein de fleurs comme elle en avait vu dans ses rêves, mais l'ombre était trop pesante pour en avoir pareilles visions.

- Oui, nous y sommes. Cela fait tellement longtemps, j'avais oublié cet endroit. Peut-être est-ce grâce à toi, Rose, que les souvenirs me sont revenus. Mais son éclat s'est évanouit. Je ne saurais même me rappeler de sa splendeur d'antan... Je sais juste que ce fut un lieu magnifique. Quelle tristesse... Le Cœur de la Forêt se trouve à l'intérieur de la grotte. Mais dis moi maintenant, que comptes tu faire?

- Tu verras Agneau, c'est comme dans l'histoire du loup et de la grenouille. Je pense que cela marchera, même si... je ne suis sûre de rien.

- Et bien, garde donc tes secrets. Je te fais confiance petite Rose.

Sans un mot, Agneau s'avança vers l'entrée de la grotte.

- Regarde.

De sa main blanche recouverte d'épaisses touffes de poils, il poussa un petit amas de feuilles qui recouvrait la paroi rocheuse, juste à côté de l'entrée. Quelqu'un avait gravé des mots profondément dans la pierre :

Lieu d'Amour,

Lieu de Paix,

Vous voici, voyageur,

Dans les bras de la Forêt.

- Qui donc a pu écrire cela ? Demanda Rose, ravie de voir qu'on lui parlait d'amour. Elle pensa à Timothée, l'espace d'un instant, puis ces songes s'envolèrent aussi vite. Elle toucha le relief des inscriptions du bout des doigts. Elles lui paraissaient froides et lointaines, comme tout le reste d'ailleurs.

- A ton avis ? Suis-moi.

"Qui a bien pu écrire cela?" Pensa Rose tout bas. Mais elle se retint d'en demander davantage à son compagnon.

Agneau passa en premier, évitant gracieusement les ronces, puis il l'aida à en faire de même, prenant gare à ce qu'elle ne se blesse pas.

Ils entrèrent à l'intérieur de la caverne. Il y faisait complètement noir, si bien qu'on ne pouvait pas même distinguer ses propres mains. Rose s'agrippa au bras d'Agneau pour se rassurer. Il était si doux !

Le chemin paraissait interminable.

- Agneau, parle moi encore de Loup et de cette forêt, j'aimerais comprendre... Il est donc si vieux que tu le dis ?

- Aussi vieux que le monde, oui. Cette forêt était bien plus petite à sa naissance. Un être de lumière a un jour déposé une graine qui a germé à cet endroit même. La vie s'y est développée toute seule avec allégresse. Tout y était paisible. Je ne me rappelle pas grand chose de cette époque. A vrai dire j'avais tout oublié jusqu'à aujourd'hui.

- C'est dommage. J'aurais tellement aimé la voir en ces temps là...
Rose tentait d'imaginer un tunnel rempli de fleurs phosphorescentes et de lichen à la parure d'émeraude, mais l'obscurité avait presque instantanément raison de ces belles images.

- Peut-être un jour, mais tant que Loup hantera ces lieux, je crains que ce ne soit qu'un rêve...
Et quand bien même, il faudrait toute une vie pour que la forêt retrouve sa splendeur d'antan.

- Cette caverne serait la tanière parfaite pour Loup. Il fait tellement sombre... Je ne vois même pas tes flèches briller. Chez moi, dans mon village, il y a toujours un feu en train de brûler dans l'âtre afin que nous n'ayons pas peur la nuit. Ma maison me manque terriblement...

- Je comprends Rose. Le monde ici est obscur ; même les lucioles ne sont plus les bienvenues. 
Hélas les ombres font parties de notre univers. Personne n'en connaît la raison, mais sans elles, sans doute n'y aurait-il pas non plus de lumière ni de réconfort à se retrouver au coin du feu. Ceux qui ont crée ce monde, leurs desseins restent encore inconnus. Et je doute qu'ils ne les révèlent de si tôt. J'aime seulement à penser que dans cette éternelle bataille entre l'ombre et la lumière, cette dernière sera la plus forte.

Mais ne te tourmente pas d'avantage avec ses histoires. Garde seulement la lumière au fond de ton cœur. Rien d'autre ne compte. C'est ainsi que l'on mène ses propres batailles, en étant quelqu'un de bien.

Ce discours la fit réfléchir. D'aussi loin qu'elle se souvienne, Rose n'avait jamais fait de mal à personne. Ou alors sans le vouloir vraiment, comme avec ce qui s'était passé avec Luciole. Quelle bêtise ! Avait-elle été quelqu'un de bien jusqu'à présent ? Rose se posait la question.

- Et dis moi Agneau, qui sont ces êtres de lumière dont tu m'as parlé ?

- Ce sont les Anges bien sûr.

- Les Anges ? Comme dans les histoires ?

- En personne oui, mais ils existent bel et bien, et pas seulement dans les histoires. Tu leurs ressemble d'ailleurs, c'est étrange, comme si tu avais toi même été touchée par leur grâce. Tu fais beaucoup de bien à la forêt, Rose.

- Oh... et tu as déjà rencontré un ange ?

- Bien sûr, j'étais présent le jour où l'un d'eux à déposé la graine qui a donné vie à la forêt. Mais je n'en ai pas aperçu depuis bien longtemps.

- Mais... Si se sont eux qui ont créé ce monde comme tu le dis, pourquoi ont-ils aussi donné vie aux ombre ?

- À cela je ne saurais répondre...

Leur marche sous Terre sembla durer une éternité, jusqu'à ce que Rose put discerner une légère lumière au bout du tunnel.

- Nous arrivons.

Tous deux parvinrent à l'entrée une immense caverne souterraine. Quelques champignons luminescents offraient un semblant de lumière bleutée. Au centre de la caverne se trouvait une petite fleure que Rose ne parvenait pas à voir distinctement.

- Quelle tristesse... Lança Agneau à la vue du triste spectacle qui s'offrait à ses yeux. La splendeur d'antan, plus rien.

Il courut jusqu'à la fleur et tomba à genou.

- Plus rien...

Rose s'avança à ses côtés. Il s'y tenait une pauvre rose grisâtre et terne qui penchait maladroitement comme un vieux roseau battu par les pluies et les vents. On aurait dit que ses pétales avaient été faits de neige grisâtre. Mais elle fondait, lentement, au milieu des ronces et des mauvaises herbes.

- Pauvre petite fleure ! S'écria Rose horrifiée.

- La Rose des Neiges... quelle tristesse.

Agneau sanglotait, agenouillée face à cette terrible vision qui perçait son cœur.

- Attends Agneau, c'est comme dans l'histoire du loup et de la grenouille. Une rose a besoin d'eau et d'amour pour garder son éclat.

Elle posa son petit balluchon à terre pour en ressortir un peu de thé à la vanille. Elle prit un peu de neige pour la faire fondre et déposa quelques pétales à l'intérieur pour préparer une infusion. Quelques brindilles lui servirent à faire un semblant de brasier pour faire chauffer sa tisane. Puis elle en versa quelques gouttes au pied de la Rose et déposa un doux baiser sur ses pétales agonisants.

Et puis... rien. Rien ne se passa. La tisane gela sur le sol et s'évanouit. Pas un rayon de lumière n'arriva soudainement, comme cela arrive dans les jolies histoires. Rien.


La Rose des Neiges - Chapitre 6

Chapitre 6: Loup et Agneau

 

La voix était terrifiante et rugueuse:

- Ces pauvres fées sont là depuis une éternité, plongées dans un sommeil éternel, plein de tourments, aussi obscure que la forêt...

- Qui êtes-vous ?

- Qui suis-je ? Oh je n'ose me montrer... Je suis né hideux et je fais peur aux habitants de cette forêt. Cela fait des milliers d'années que je parcours ces bois et que tout le monde me fuit, et tout cela à cause de ma voix rauque et de mon apparence ingrate.

A vrai dire, rien que la voix de la créature terrifiait Rose, qui n'osait bouger d'un pouce.

- Je serais tout de même plus rassurée si je pouvais vous voir.

- Promets moi alors que tu ne t'enfuiras pas.

- Je ne sais pas, nous verrons...

Une forme obscure sortir du buisson. C'était le spectre d'un loup, qui se déplaçait comme un fantôme avec un corps de brume couleur violet. Sa bouche et ses yeux étaient luisante comme deux feux follets bleutés.

- Tu ne t'enfuies donc pas ?

Rose avait pourtant très envie de prendre ses jambes à son coup. Mais entre le loup et l'obscurité totale, elle ne savait que choisir.

- Savez-vous ce qui est arrivé à ces pauvres fées ? Demanda Rose

- Elles se sont endormies quand l'hiver sans fin est arrivé. Cela s'est passé il y a très longtemps, je crois que je venais d'arriver dans cette forêt. Avant le Printemps régnait sur ces contrées, ce petit jardin de fées est tout ce qu'il en reste aujourd'hui ; une nature morte.

- Le Printemps ? Qu'est-ce donc que cela ?

- J'ai oublié... On dit que c'était le temps des fleurs. Personne ne s'en rappelle aujourd'hui.

- Se réveilleront-elles un jour ?

- Probablement pas. Ces fées sont des êtres du Printemps. Elles sont prisonnières de l'hiver à tout jamais, si bien que leurs rêves ne sont que cauchemars et tourment. Il faut que tu les aides Roses.

- Les aider? Mais comment ?

- Tu dois les écraser. Ces pauvres fées ne sortiront jamais de leur sommeil démoniaque. Il n'y a qu'une seule chose qui puisse les délivrer : la mort.

- Mais je ne peux p...

- Rends leur service Rose, tu es leur seul et unique espoir. Personne ici n'a assez de courage pour prendre cette responsabilité. Mais toi Rose, toi tu es plus forte qu'eux. Aide les je t'en prie. Il faut que quelqu'un les délivre de leur terrible sort. Je les entends presque murmurer pour te supplier de les achever.

Rose tendit l'oreille mais n'entendit aucune supplication. Rose avait déjà fait des cauchemars dans sa vie, et elle s'imagina être prisonnière d'un cauchemar éternel. Sans doute préférerait-elle ne pas rêver du tout plutôt que de devoir vivre un cauchemar sans fin. Peut-être que le spectre-loup n'était pas si méchant après tout. Mais les écraser ? C'était tout de même un peu fort.

- Tu es sûr qu'il n'existe pas d'autre moyen ?

- Nous avons tout essayé... et même si le Printemps revenait, il est très peu certain qu'elles aient survécu jusqu'à présent. Il faut que tu les écrase, c'est le seul moyen. Personne d'autre ne le fera, car personne ici n'est assez fort pour le faire. Tu es différente Rose. Elles ne sentiront rien, ne t'en fais pas. Simplement elles seront renvoyées au Royaume des Fées, à l'intérieur de la Terre où elles pourront festoyer de nouveau. Mais cela n'arrivera pas tant qu'elles seront bloquées ici.

Le loup susurrait ces mots à son oreille en tournant lentement autours d'elle tel un serpent.

- Bon...

Rose regarda le jardin de cristal, toujours éclairé des quelques rayons de lune. Il était magnifique. Devait-elle vraiment sacrifier tant de beauté pour ces pauvres fées ? Peut-être était-ce le prix à payer pour leur délivrance...

Rose s'avança tout près d'un pas chancelant, à contre cœur. Un terrible sourire se dessina sur la gueule du loup. Elle leva une jambe, doucement, pour placer sa bottine au dessus du jardin, et... Et soudain, rapide comme l'éclair, un projectile sorti de nulle part vint sifflant se planter juste à côté de son autre bottine.

« ARRÊTE ! » Cria une voix depuis les arbres.

Surprise, Rose perdit son équilibre et tomba en arrière. Le loup émit un horrible grognement et s'évanouit dans l'obscurité tel un nuage de cendre. A côté d'elle se trouvait une flèche, toute bleue, faite de lumière.

- Rose ! Qu'allait-tu faire ?

Un être bondissant et très rapide sauta juste à ses côtés. Il avait les jambes et le corps d'un mouton, mais se tenait droit comme un être humain. Sa main tenait fermement un arc composé de la même lumière que ses flèches, elles mêmes dressées dans un carquois accroché à son dos.

- Je... Je ne sais p...

Et elle fondit en larme, cachant sa tête au creux de ses mains.

- Oh Rose... Qu'allais-tu faire ?

- Je ne sais pas ce qu'il m'a prit. Le loup, il m'a demandé d'écraser ces pauvre fées. Je ne voulais pas mais... je ne sais pas, maintenant qu'il est parti, j'ai l'impression que je n'étais plus moi même. Jamais je n'aurais fait quelque chose d'aussi horrible !

- Loup... cela fait des milliers d'années que je le traque. Il ne s'arrêtera donc jamais...

- Je ne comprends pas. Pourquoi fait-il ça ?

- Personne ne le sait. A vrai dire lui même n'est pas conscient de ses actions. Dans sa méchanceté il croit faire le bien et pense œuvre pour un monde meilleur, un monde à son image, fait d'obscurité. Pour lui, mensonge et traîtrise sont des vertus. C'est lui qui a maudit cette forêt et l'a condamné à l'oubli. Sa malveillance l'a corrompue jusqu'à la moelle.

- Oh mais c'est terrible ! Et d'où vient-il ? Comment se fait-il que tu ne l'ai jamais capturé ?

- Personne ne sait d'où il vient ni même qui il est. Tout ce que je sais c'est que nous n'avons pas vu un seul rayon de soleil depuis qu'il est arrivé. Il a emporté tout ce qu'il y avait de joyeux dans ces bois pour y apporter sa destruction. Ses mots ne sont que mensonge et poison. Il t'a empoisonné toi aussi, par ses paroles qu'il a chuchoté à tes oreilles, te poussant à agir contre la volonté de ton cœur. Il n'y a aucune bienveillance en lui. Comment en est-il arrivé là ? Je ne le sais. Peut-être a-t-il toujours été comme cela. C'est un être très ancien et malveillant. Plusieurs fois j'ai failli le capturer, mais il est trop rapide, même pour moi. Si seulement je trouvais un moyen de l'immobiliser. Une flèche et c'en serait terminé de lui.

Quel personnage affreux ! Pensa Rose. On était bien loin de ce qu'elle avait connue dans son petit village où tout n'était que chaleur et bienveillance. Les Grands Méchants Loups n'étaient donc pas que des monstres de conte de fée, ils existaient bel et bien...

- Je ne comprends pas...

- Il n'y a rien à comprendre Rose, beaucoup de questions resteront toujours sans réponse, en particulier celle de la nature des ombres.

« Etrange » se dit Rose. La créature avait l'air de deviner ses pensées.

Elle n'arrivait pas à saisir tout ce que la créature lui racontait. Ces histoires d'ombre... Cela lui avait semblé tellement lointain jusqu'à présent. Quoiqu'il en soit, elle trouvait la créature charmante et intelligente. Au contraire du loup, celle-ci inspirait naturellement une grande confiance.

- Je m'appelle Agneau. Dit-elle. Je suis le Gardien de la Forêt, et ce depuis des temps immémoriaux. Cet endroit n'a pas toujours été aussi obscur tu sais. Il y avait ici beaucoup de végétations avant, même en hiver ; et aussi des fées, beaucoup de fées. Et voilà tout ce qu'il en reste...

Je sais ce que tu es venue faire ici. Tu cherches à traverser les Bois Perdues. Hélas je ne peux t'accompagner à l'orée de la forêt, je ne sais d'ailleurs si quelqu'un le pourrait maintenant que Luciole est partie. J'ai moi même oublié mon chemin depuis que Loup est arrivé. Je ne cherche qu'à le traquer pour m'en débarrasser, mais en vain. Il est trop malin et trop rapide. S'il disparaissait, la forêt retrouverait enfin la mémoire, et ses habitant aussi...

- Peut-être pourrais-je t'aider Agneau. Cependant je suis pressé, quelqu'un m'attend par delà l'Arc-en-Ciel et je dois m'y rendre au plus vite.

- Timothée. Oui je l'ai aperçu qui passait par là il y quelques temps. Je ne sais pas comment il a pu sortir d'ici, mais ce qui est certain, c'est qu'il l'a fait ; et même Loup n'a pas réussi à l'en empêcher.

- Tu as vu Timothée ? Oh ! Comment va-t-il ?

- Je n'ai pas eu l'occasion de lui parler. Néanmoins il est sorti d'ici indemne. C'est un miracle.

Rose se demanda comment elle pourrait aider Agneau. Ils devaient se débarrasser de Loup. Mais comment ? Dans toutes les histoires que le vieil Isham lui avait raconté, le héros finissait toujours par se débarrasser de la méchante bête. Elle essaya de se remémorer ses histoires afin d'y trouver un indice. Mais ce n'était pas facile de réfléchir alors qu'elle était perdue et loin de son foyer.

- J'ai une idée Agneau. Je pense savoir comment faire fuir Loup.

- Une idée ? Quelle est-elle ?

- Tu m'as dit qu'une seule flèche de ton carquois permettrait de le faire partir, mais il est trop rapide et trop malin. Il suffirait donc de trouver un moyen de l'immobiliser. J'ai peut-être un plan, mais cela risque d'être dangereux.

- Je n'ai pas envie de te mettre en danger Rose. C'est mon combat, à moi seul.

- Si le seul moyen que j'ai de sortir de cette forêt est de nous en débarrasser, alors je n'ai pas vraiment le choix. Et j'aimerais vous aider, toi, et Chapodru... et la forêt. Dis moi, y a-t-il un endroit ici que Loup n'a pas encore détruit ?

- Hormis ce jardin des fées je ne crois pas. Ou peut-être que... maintenant que tu m'en parles, je me souviens de cet endroit : Le Cœur de la Forêt. Oh oui, je l'avais oublié ! C'est l'endroit le plus merveilleux et magique qu'il soit ! Mais cela fait si longtemps...

- Pourrais-tu m'y conduire ?

- Je ne sais pas... Je ne sais plus. Peut-être. Je crois que... oui ? J'ai passé tant d'années à chasser Loup que j'en ai oublié tout le reste. Mais dis moi ce que tu as en tête.

- Tu verras, je pense que cela peut marcher.

- Bon... Accroche toi à mon dos. N'aie pas peur et surtout tiens toi bien.

Agneau plia légèrement ses pattes de mouton afin de laisser Rose s'agripper derrière lui. Et, d'un coup, il se mit à bondir avec la vitesse du vent, d'arbre en arbre, de branche en branche. Rose trouvait cela encore plus amusant encore que le grand toboggan de glace ! Ils filaient comme deux étoiles filantes perçant l'obscurité.

Accroche toi. Dit-il.

 


La Rose des Neiges - Chapitre 5

Chapitre 5: Le Jardin de Cristal

 

Ayant quitté son nouvel ami, Rose se dirigea hors de la clairière en suivant la petite luciole qui éclairait son chemin telle une lanterne volante. Elle repensait à Chapodru. Étrange comme ce petit bonhomme avait d'abord eu l'air d'un enfant espiègle alors qu'il lui avait eut l'air ensuite plus vieux qu'elle ne pouvait même se l'imaginer. Le monde extérieur était tout de même plein de surprises.

Cet endroit s'appelait donc la Forêt Perdue. « Une petite fille perdue au milieu de la Forêt Perdue », se dit-elle tout bas. Quelle mince affaire !

La solitude redevint bien pesante. La luciole était une lumière réconfortante, mais elle ne faisait pas un brin de conversation. Rose avait pourtant essayé : « Comment t'appelles-tu gentille luciole ? ». La petite bête parût s'être retournée un instant avant de continuer sa route. Elle avait crû discerner dans un attitude une once de dédain. Une luciole dédaigneuse ! Voilà qui était curieux.

Rose marchait d'un pas moyennement assuré. Chaque fois qu'elle regardait à droite où à gauche, elle croyait percevoir de nouveau des yeux briller dans l'obscurité, si bien qu'elle préféra ne regarder plus que sa lanterne volante. Le chemin était long et fatigant. On voyait toujours les mêmes choses défiler : les buissons obscurs, les arbres aux doigts crochus, les...

"Shhhhhhh !"

Un des buissons avait bougé ! Rose fut soudainement paralysée, secouée d'une vague de peur. La luciole en fit de même (elle aussi avait été surprise). Deux énormes yeux bleus l'observaient depuis l'intérieur des buissons. Deux yeux brillants et froids comme la glace qui la fixaient, elle, de façon malveillante. Rose fut envahit d'une sensation terrible. Ce regard déversait tout ce qu'il y avait de plus odieux dans ce monde. Il perçait au travers de la chair pour y geler les cœurs. C'était sans doute le Grand Méchant Loup qui hante les forêts de toutes les histoires.

- Ne me mangez pas Monsieur le Monstre s'il vous plaît ! J'ai du thé à la vanille dans ma sacoche, je vous le donne. Mais je vous en prie, ne me mangez pas.

A cet instant, les yeux clignèrent et s'évanouirent. Puis plus rien. Jamais Rose n'avait ressenti une telle frayeur. Ses yeux appartenait à une créature mauvaise, c'était certain. La petite luciole raccourcit la distance qui la séparait de Rose, peu rassurée elle aussi de la présence de la bête. Rose essaya de ne pas trop penser à ce qui venait de lui arriver, elle avait eu très peur... Elle se réfugia dans des souvenirs plus heureux de son village pour continuer sa route, et chantait la chanson de Chapodru dans sa tête. Cela lui donnait du courage, et elle finit même par vraiment oublier le monstre qu'elle avait vu dans les buissons.

Elle suivait donc la petite luciole, perdue dans ses pensées. Jusqu'à ce qu'un son étrange se fit entendre à sa droite :

CROAAA ! CROAAA ! Croooooâ ! Crôa-crooä ! CRÔAAAA !

« Quelle musique amusante ! » dit-elle, « attends un peu petite luciole, je veux voir d'où elle provient, suis-moi ! »

Rose s'écarta légèrement du chemin et traversa quelques buissons touffus avant de se retrouver nez à nez face à une bande de grenouilles musiciennes en train de répéter leur chorale. Surprises par cette invitée inattendue, elles s'arrêtèrent aussi net.

- Oh, continuez petites grenouilles, je ne voulais pas vous déranger !

L'une d'elles, celle qui visiblement s'occupait des percussions, répondit d'un « Croâ ! » sonore. Les autres fixaient la luciole luisante de leurs grands yeux globuleux.

- J'ai beaucoup aimé votre chanson. Continua Rose. Comment s'appelle-t-elle ? Vous faîtes un sacré orchestre ! Je ne m'attendais pas à voir cela au fond de ces bois...

- Croâ.

Et aussitôt, une des grenouilles attrapa la luciole de son énorme langue avant de la gober tout rond. Puis les musiciennes s'en allèrent en bondissant fougueusement vers les fourrées, laissant Rose dans la plus totale obscurité.

- Luciole ! Oh vous avez mangé ma petite luciole !

Rose se mit à pleurer à chaudes larmes, ne sachant ni où elle était, ni où elle pourrait bien se diriger. Pauvre Luciole ! C'était sa faute si elle s'était faite dévorée, alors qu'elle voulait seulement l'aider. « Quelle bêtise j'ai faite ! Je regrette d'avoir agit si bêtement... « Ne t'écartes jamais des sentiers » me disait toujours maman. Je n'ai pas suivi ses conseils et voilà où j'en suis ! ».

Ainsi Rose passa de longues heures à s'adresser des remords dans la plus noire obscurité. Sans la luciole, elle n'avait plus aucun espoir. Elle se noyait dans un océan d'encre noire dans lequel elle déversaient ses propres larmes.

La fatigue prenant le pas sur la douleur et les pleurs, Rose s'endormit, sans même s'en rendre compte, sur un amas de mousse fraîche recouvert de neige.

C'est alors qu'elle fut réveillée par une étrange lumière. Un rayon d'un blanc spectral s'était faufilé entre les feuilles des pins qui descendait, pareil au voile d'un ange, pour se perdre derrière un tronc d'arbre renversé qui lui barrait la vue. Une lumière douce, dansante au gré du souffle du vent, que l'on ne trouve que dans des rêves d'enfants. C'était un rayon de lune, perçant l'épaisse couche d'obscurité de la forêt.

Face à ce spectacle de magie que lui offrait la nature, Rose fut comme hypnotisée par tant de beauté. Elle en oublia presque sa situation. Mais elle n'était pas au bout de ses surprises. Voulant s'avancer de plus près pour observer les rayons de lune, elle se pencha au dessus du tronc d'arbre, et voici ce qu'elle vit :

Le plus merveilleux des jardins, un jardin de cristal. Au milieu de l'épaisse couche de neige se trouvait un bout de terre où la végétation avait miraculeusement trouvé un petit coin nu pour se joindre à la froideur de l'hiver. Chaque brin d'herbe, chaque feuille, chaque caillou, tous recouverts d'une fine pellicule de glace, reflétaient le clair de lune et se transformait, l'espace d'un instant, en précieux bijoux brodés d'émeraude et de cristal. Quelques coquelicots, semblables à des rubis, avaient revêtus leur châle de verre en attendant la fin des neiges éternelles. Des fleurs de saphir et d'argent, des boutons d'or pareils à des colliers de topazes, offraient à Rose le plus merveilleux des spectacles.

Un loup blanc passa, sans rien dire, lui aussi attiré par la beauté de l'endroit, regarda Rose de ses yeux doux, puis repartit.

Rose s'avança un peu plus près du beau jardin pour s'y pencher davantage. Elle ne l'avait pas vu avant, mais il s'y tenait une myriade de petits personnages, vraiment tout petits, vêtus de drôles de vêtements colorés, immobiles, comme de minuscules statues de givre. Des fées... c'étaient des fées ; gelés à jamais, prisonnières des griffes de l'hiver.

- Triste spectacle n'est-ce pas ?

Une voix avait parlé derrière Rose. Elle se retourna et vu les deux yeux terribles qu'elle avait aperçus plus tôt dans les buissons.


 


La Rose des Neiges - Chapitre 4

Chapitre 4: Sombre Forêt

 

C'était un chant doux et mélodieux, quoiqu'aux tonalités un peu taquines, qui perça l'ombre de le clairière:

 

Rose, Rose, petite rose,

Si loin de son village morose,

Rose, Rose, petite rose,

Elle cherche quelque chose.

 

- Qui chante ainsi ? Demanda Rose qui ne voyait personne. Le son semblait venir du haut d'une petite souche morte non loin d'elle.

 

La voix reprit :

 

Rose, Rose, petite rose,

Si blanche et si morose,

Rose, Rose, petite rose,

Que l'approcher je n'ose.

 

Rose, Rose, petite rose,

Qui n'a plus rien de rose,

Rose, Rose, sombre rose,

Pauvre, petite chose.

 

- Ce n'est pas gentil de se moquer ainsi de moi alors que je suis perdue et obligée de dormir dans le froid.

- Oh oh oh ! Fit-un rire aigu.

- Montrez vous donc et aidez moi plutôt que de rire, ce n'est pas drôle.

Rose commença à sangloter. Soudain, une silhouette apparût sur le haut de la souche, à l'endroit même où elle avait entendu le chant.

- Ne t'inquiète plus petite Rose.

C'était un bonhomme bien étrange ! Il n'avait pas grand chose d'un bonhomme à proprement parler d'ailleurs. C'était un lutin de petite taille, portant sur le haut de sa tête un curieux chapeau tressé de feuilles mortes, dans un mélange de jaune, d'orange et de rouge. Son chapeau était si grand que l'on ne voyait quasiment pas son visage en dessous, mais seulement deux petits ronds jaunes comme des topazes qui devaient être des yeux.

- Vous êtes rigolo ! Lança-t-elle. Sa petite frimousse la faisait bien rire.

- En tout cas on dirait que je tombe à pic. Aïe !Je me suis assis sur un stalactite ! Eh bien voilà que c'est toi qui te moque maintenant !

- Je ne me moque pas, c'est juste que... Votre chapeau, il vous tombe sur les yeux !

Et elle se mit à rire de plus belle !

- Je préfère que mon chapeau me tombe sur le yeux plutôt que ma robe me tombe sur les genoux !

Rose l'inspecta un instant du regard:

- Mais vous n'avez pas de genoux ! (ce qui était vrai, on aurait dit qu'il avait pour jambes deux fragiles brindilles,et pas l'ombre d'un genou, ni gauche, ni à droite.)

- Mince alors ! Je n'avais jamais remarqué !

Alors Rose fut prise d'éclats de rire. Ce petit lutin des bois ; en voilà un être singulier ! A entendre le rire de Rose, lui même se mit à rire. On entendait plus que cela dans toute la forêt, si bien que les bois s'éveillaient de leur torpeur. Quel étrange tapage nocturne pour un endroit d'habitude si calme. Se dit-elle. « Ce n'est rien, allez vous coucher. » Demanda Maman Lapin à ses petits qui, curieux, avaient sorti le bout de leur nez hors du terrier.

Il rirent comme cela pendant de longues minutes. Et plus l'un rigolait, plus l'autre se mettait à rire de plus belle. Quelle cacophonie !

- Veux-tu que je te prépare une tasse de thé à la vanille petit lutin ? Il me reste aussi un peu de sucre glace dans mon sac.

- Volontiers chère amie ! Quoi de mieux qu'un thé et qu'une bonne rigolade pour faire connaissance ?

- Mais au fait, comment connais-tu mon prénom ? Je te l'ai entendu chanter tout à l'heure.

- Rose ? Je l'ai deviné quand je t'ai vue. Tu as une tête à t'appeler Rose !

- Oh ! ...

Rose ne savait pas si elle devait prendre cela pour un compliment ou non.

- Et toi tu as une tête à t'appeler Chapodru.

- Oh oh oh ! Ce n'est pas exactement cela, mais va pour Chapodru !

Ainsi ils discutèrent, au milieu des bois, une tasse de thé bien chaude pour réchauffer leurs petits cœurs, ainsi qu'un peu de sucre glace pour adoucir leurs humeurs. Pour la première fois depuis qu'elle était partie, Rose oublia un instant son doux village, alors qu'elle discutait avec un nouvel ami. Chapodru... Quel nom !

- Dis moi petite Rose, que viens tu fais au beau milieu des Bois Perdus ?

- A vrai dire je cherche quelqu'un... un ami à moi, Timothée. Peut-être l'aurais-tu croisé ?

- Timothée ? Les humains portent des prénoms bien étranges...

- Ce n'est pas pire que Chapodru !

- Mais cela n'est pas mon vrai nom ! Répondit-il en rigolant.

- Il m'a dit de le rejoindre par delà l'Arc-en-Ciel,mais je n'ai pas grande idée de comment y aller. Si ce n'est en allant au Nord.

- L'Arc-en-Ciel ? Demanda-t-il surpris.

- Tu sais comment y aller ?

- Jamais entendu parler. Mais si tu veux aller au Nord, il va falloir faire très attention à ne pas te perdre. Ce n'est pas pour rien que nous appelons cet endroit le Bois Perdu, car lui même est perdu depuis bien longtemps et ne sait plus pourquoi il est là. Ici la vie suit son cours sans se poser de question, et les desseins d'antan de la forêt sont oubliés depuis bien longtemps...

- Les dessins d'antan ? Étaient-ils jolis ? (Rose aimait beaucoup dessiner toute sorte de chose dans la neige avec un bâton).

Cela fit rire le lutin.

- Desseins, pas "dessins". Plus personne ne s'en rappelle aujourd'hui.

En disant ces mots le lutin afficha une mine triste. Rose se demanda si elle n'avait pas vu quelques larmes d'or perler au coin de ses yeux. On pouvait y percevoir la mémoire d'anciens souvenirs à jamais perdus, et une nostalgie venue du fond des âges qui perdurerai toujours.

- Et toi, tu pourrais me conduire hors de la forêt ? Il avait l'air soudainement très vieux. Bien plus qu'elle n'aurait pu l'imaginer de prime abord.

- J'aimerais pouvoir t'accompagner petite Rose, mais il m'est impossible de quitter cet endroit, je fais parti de cette clairière, j'y suis lié éternellement... Mais hauts les cœurs !Je vais te trouver un compagnon pour te guider sur ton chemin !

Chapodru cligna alors de l'oeil, et une petite luciole toute jaune et toute brillante parût se détacher de ses petits yeux, comme s'ils étaient eux mêmes faits d'un amas lucioles collées ensembles.

- Voilà ton guide, elle te conduira hors de la forêt.Peut-être nous reverrons-nous un jour pour manger de nouveau ces petits gâteaux qui étaient si bons ! Sois prudente sur ton chemin douce enfant. Et surtout ne perds pas la luciole des yeux.

Tous les deux s'étreignirent comme de très vieux amis ; c'était comme s'ils s'étaient toujours connus. Quitter Chapodru serait une épreuve difficile, d'autant que Rose devrait de nouveau faire face à la solitude et l'obscurité. L'étreinte fut douce comme une barbe-à-papa, chaleureuse comme un feu de bois un soir d'hiver. Quelques larmes coulèrent à cet instant, mais pas une d'entre elle ne contenait une once de tristesse.

- Merci Chapodru.


 


La Rose des Neiges - Chapitre 3

Chapitre 3: Sombre forêt

 

Le village et la forêt étaient séparés d'un espace désert couvert d'une haute couche de neige, dont l'épaisseur était telle que Rose mit bien longtemps à la traverser tant ses petites bottes de fourrure s'y enfonçaient avec peine. Un peu de neige réussit à pénétrer dans ses chausses et lui gelait les orteils. Elle avait quitté son foyer pour la première fois, et le monde extérieur n'avait pour l'instant rien d'agréable. Sur le chemin, elle se retournait, de temps à autres, afin de scruter l'horizon et voir si le village était toujours en vue, se demandant à chaque fois si elle ne ferait pas mieux de rebrousser chemin.

    Au bout d'un certain temps, ce ne fut plus que le blanc d'un léger brouillard qu'elle distinguait derrière elle. La forêt qu'elle avait toujours vu de loin lui faisait maintenant face. Elle était déjà épuisé par le long trajet qu'elle venait d'effectuer ; mais fort heureusement la neige était un peu moins épaisse à l'orée de la forêt, ce qui facilitait ses déplacements. De grands sapins pointus plongeaient vers un ciel nuageux. Leur tronc étaient presque noirs et les branches crochues s'accrochaient à ses cheveux. Rose remarqua qu'il faisait encore jour, et qu'elle devrait en profiter tant qu'elle avait pouvaient encore distinguer son chemin parmi les arbres. Non rassurée, elle s'avança d'un pas hésitant à l'intérieur des bois.

    «Il fait bien sombre ici », se dit elle, «comment vais-je pouvoir trouver mon chemin dans un tel labyrinthe ? J'aimerais ne pas être seule, avoir ne serait-ce qu'un ami pour discuter et me rassurer ». Alors que ces pensées s'accrochaient à son esprit, elle continua  de s'enfoncer au milieu des arbres étranges, de plus en plus rapprochés et qui l'obligeaient à avancer sans trop savoir si elle suivait la bonne direction. Papa lui avait déjà dit : « si tu te perds dans la forêt, la première chose à faire est de garder un cap précis. Si tu pars à gauche, puis à droite, puis encore à gauche, tu ne feras que tourner en rond, et risques d'y rester coincer pour toujours. » Elle n'avait jamais eu l'occasion de mettre ses conseils en pratique et regrettait un peu de n'avoir jamais mis les pieds hors de son village auparavant.

    La forêt se faisait de plus en plus obscure au fur et à mesure qu'elle avançait. Les branches s'accrochaient à ses cheveux ; elle ne sentait plus ses pieds à cause de la neige qui s'était glissée dans ses bottines. Un vent léger lui glaçait les joues, qui devinrent plus blanches que jamais.

    Rose leva les yeux au ciel : le soleil avait disparu. Il devenait même difficile de voir ne serait-ce qu'à un mètre devant. La nuit tombait, elle était seule, perdue, sans savoir ni où elle allait, ni comment revenir.

    Soudain, un craquement la fit sursauter. On aurait dit des pas qui avançaient dans la neige tout près. Elle s'arrêta, paralysée. C'était peut être un loup. Elle avait cru voir deux yeux bleutés briller derrière un conifère. Puis le silence regagna ses droits. Rose ne bougea pas pendant un moment, essayant de se faire petite dans l'espoir que personne ne la remarque (surtout ces yeux bleus, mais c'était sans doute son imagination qui lui jouait des tours).

    Non rassurée Rose reprit sa marche un peu tremblante. Il faisait froid; si froid... et si sombre. Le temps semblait se tordre et se distendre.

    Elle erra encore et encore au milieu d'un dédale d'arbres touffus. La fatigue s'accrochait à ses épaules comme un fardeau. Au milieu des ténèbres ses yeux commençaient à s'adapter un peu mieux à l'obscurité. Au bout d'un moment, elle aperçu une petite clairière cachée derrière la rangée de sapins. Enfin un endroit où elle pourrait se reposer ! Dans un dernier effort elle pressa le pas et se retrouva à l'orée d'un petit espace vide tapis d'une neige épaisse et cerclé de connifères.

    Rose s'avança jusqu'au milieu de la clairière. Seul le souffle d'argent de quelques étoiles éveillées descendaient éclairer la neige scintillante. Il s'y trouvait aussi un petit tronc d'arbre par terre qui allait lui servir de siège le temps de préparer le dîner: une petite tasse de thé à la vanille avec un peu de sucre glace. De la neige fondue ferait l'affaire. Et quelques biscuits bien sûr.

    Alors qu'elle préparait son repas, elle croyait apercevoir furtivement de grands yeux jaunes et brillants à l'orée de la clairière, derrière les arbres. Elle préféra ne pas regarder, pensant plutôt à des lucioles qu'à des grizzlis affamés.

    C'est alors que dans l'obscurité la plus totale, un souffle de vent s'engouffra dans la clairière. Il semblait porter avec lui le son de milliers de cloches aux tintes de cristal. Quel merveilleux concerto! Un peu plus loin, une chouette se lança dans un chant mélancolique. Un lapin blanc sautillait en battant la mesure dans la neige. De part et d'autre, le chant des oiseaux se répercutait d'arbre en arbre. A gauche, un pic-vert jouait des percussions ; à droite, un loup des neiges reprenait en chœur. Quelle belle musique ! Ravi du spectacle, la belle Lune, Dame de ces bois, avait décidé d'apporter sa lumière spectral à la clairière perdue.

    Puis, une voix douce et amusante se mit à chanter...


La Rose des Neiges - Chapitre 2

Un nouvel espoir


Ainsi le village enneigé devint encore plus froid que les Cimes des Glaces. Les villageois endormis passaient des nuits sans rêve et plus personne ne déambulait le long des rues givrées. Plus personne sauf Rose, qui errait tel un spectre, la tête basse, pensant à son ami perdu qu'elle espérait retrouver, mais en vain. Où pouvait-il bien être ? Il avait disparu. Tout bonnement disparu. Évanoui dans la brume du matin.

Les journées passaient et se ressemblaient. La vie avait laissé place à l'ennui et la lassitude. Les stalactites silencieux installaient leur demeure à chaque petit coin de fenêtre.

Cependant,une matinée un moineau passa par là au hasard cherchant un endroit où se réchauffer. « En voilà un village bien triste... Nul brasier ne brûle ici près duquel je pourrais me reposer. Et personne pour me donner un brin de pain d'épice. »Pensa-t-il. Et il prit son envol pour des contrées un peu plus chaleureuses.

 Au même moment, Rose découvrit une étonnante surprise sur le pas de sa porte alors qu'elle s'apprêtait à sortir : une lettre! Quelqu'un avait déposé une enveloppe toute blanche fermée d'un étrange sceau de cire qui dessinait une étrange porte toute décorée d'arabesques. « Qui peut bien m'envoyer une lettre ? »pensa-t-elle, curieuse. Elle ouvrit l'enveloppe ; elle contenait un court message brodé d'une signature qu'elle reconnut tout de suite :

 

Je t'attends par delà l'Arc-en-Ciel
 

Timothée
 

    Quelle ne fut pas sa joie à la lecture de ces quelques mots ! Rose fut parcourue d'une vague de chaleur et les quelques souvenirs d'un passé désormais lointain vinrent réchauffer son petit cœur. Timothée ne l'avait donc jamais oubliée ! Il l'attendait... Par delà l'Arc-en-Ciel ? Rose n'avait jamais entendu parler d'un tel endroit. Ou peut-être dans de vieilles légendes que lui contait le vieil Icham la nuit tombée. Mais tout le monde ici était endormi et personne n'aurait pu lui indiquer où trouver cet... « Arc-en-Ciel ». Elle regarda un peu plus attentivement à l'intérieur de l'enveloppe et s'aperçut qu'on y avait glissé un fin ruban de soie lui aussi décoré de jolies arabesques d'argents et de flocons de neige.« Quel merveilleux cadeau ! Peut-être pourrais-je rattraper le facteur et lui demander comment me rendre par delà l'Arc-en-Ciel. Il a bien fallut qu'il vienne jusqu'ici ! ». Rose était parfois très pragmatique.

    Alors qu'elle sortit, Rose vit qui arrivait vers elle un petit moineau voletant à vive allure.

    - Petit Moineau ! Petit Moineau ! Est-ce toi qui m'a apporté cette lettre ? Toi qui as beaucoup voyager, pourrais-tu me dire où se trouve l'Arc-en-Ciel ?

    L'oiseau la regarda curieusement de ses yeux de geai.

    - Faim ! Faim ! Claqueta-t-il de son chant aigu.

    Par chance, Rose gardait toujours un peu de pain d'épice au miel dans son sac.

    - Mange petit Moineau.

    Il prit son repas avec délicatesse et reprit :

    - ... Une lettre ? L'Arc-en-Ciel ? Jamais entendu parlé. Au revoir. Et il s'apprêta à reprendre son envol.

    - Attends petit Moineau ! Lança-t-elle en sortant un peu plus de pain d'épice qu'il se mit à picorer avidement - car elle savait comment convaincre les oiseaux. Il picora encore et eut ensuite l'air de réfléchir intensément. C'eut l'air d'être un exercice difficile.

     - L'Arc-en-Ciel dis-tu ? Ah oui ! Ce grand truc de toutes les couleurs. Je l'ai vu il y longtemps quand j'étais en route vers le Soleil. Mes petit s'amusaient à faire du toboggan dessus, c'était très amusant. Toi aussi tu veux faire du toboggan ?

    - Pas exactement... à vrai dire je cherche quelqu'un.

    - C'est dommage... Enfin rien ne vous empêchera de faire du toboggan. C'est très amusant. Allez au revoir !

    - Attends Moineau ! Tu ne m'a pas dit où je pouvais trouver l'Arc-en-Ciel !

    - Ah oui, excuse moi. On dit que j'ai une cervelle de moineau parfois. Enfin, comme j'aime à le rétorquer, c'est toujours mieux qu'une cervelle de canard. Il se trouve loin au Nord, là où il n'y a plus aucune neige.

    - Merci petit Moineau. Et dis moi, sait-tu ce qu'il y a par delà l'Arc-en-Ciel ?

    - Non, jamais regardé. Au revoir. Il secoua un instant ses ailes dans la neige scintillante et s'envola pour de bon, laissant Rose avec ces seules indications. C'était tout de même un peu juste.
 

    Que savait-elle donc à cet instant ? Elle devait se mettre en voyage vers le nord, là où se trouvait le Soleil, et l'Arc-en-Ciel. Elle n'avait jamais entendu parlé d'une terre sans neige auparavant d'ailleurs. Et puis... jamais elle n'avait quitté son doux village, cela lui faisait très peur. Il fallait néanmoins se préparer si elle devait voyager. Que connaissait-elle du nord? Pas grand chose à vrai dire. Toujours ces anciennes légendes du vieil Isham, mais c'étaient surtout des histoires que l'on conte aux petits pour qu'ils s'endorment.

    Bref, il fallait préparer son périple. Rose s'enquit d'aller chercher quelques gâteaux ainsi qu'un pot de sucre glace qu'elle fourra dans un petit balluchon, au cas où son aventure durerait plus d'une journée. Elle monta à l'étage afin de déposer un baiser sur les joues froides de ses parents endormis. Leur visage couleur marbre était parfaitement immobile et on pouvait difficilement percevoir le fin souffle de leur respiration.

    Elle noua le petit ruban de soie autours de son poignet et franchit la porte de la maison, adressant un dernier: "au revoir" à ses parents. Quelques fines larmes coulèrent le long de ses joues. Qui sait si elle reviendrait un jour? Et si c'était le cas, ramènerait-elle la vie au village ?
 

Les gouttes qui tombaient de ses yeux venaient se fondre dans la neige froide; mais quelque chose d'autre brûlait au fond d'elle, c'était la joie d'anciens souvenirs et le feu d'un nouvel espoir.
 


La Rose des Neiges - Chapitre 1

Petite histoire pour l'arrivée du froid. Inspiré de nombreux contes et du paganisme. Pour célébrer l'hiver et les sombres jours. Si cela vous plaît je publierai la suite :)

Il était une fois une petite fille qui vivait dans un petit hameau sur les Hauts-Enneigés. Au jour de sa naissance, une colombe était entrée dans la maison de glace et avait déposé deux pétales de roses sur les joues nacrées de l'enfant. Ainsi, sa mère l'avait appelé Rose. Jamais personne n'avait vu d'aussi jolie fille. Partout où elle allait, les gens tournaient les yeux et contemplaient ses joues douces et si roses... Elle déambulait avec allégresse le long des ruelles en riant et en sautillant, vêtue de sa petite robe pâle qui voletait dans les airs. L'apercevoir, c'était comme être touché des ailes d'un Ange. Elle apportait au village toute sa joie et sa volupté, car personne n'avait depuis longtemps posé les yeux sur d'aussi belles couleurs que celles qu'elle arborait sur son visage.

Sur les Hauts-Enneigés, tout était blanc, fait de neige ou de glace: les rues, les maisons, les ustensiles, les assiettes, les tasses, les cuillères, les couteaux, les fourchettes, les jouets, les feuilles, les crayons, les stylos, l'encre des stylos. Là bas, les villageois erraient dans les rues sous la lumière d'un soleil glacis, emmitouflés dans de gros manteaux, bravant la neige pour partir à la rencontre de ses proches chez qui on allait boire un thé à la vanille et manger des petits gâteaux nappés de sucre glace.

En fait, le monde avait oublié depuis bien longtemps l'époque des premières neiges. On avait même oublié qu'il existât un temps où le printemps succédait à l'hiver.

 

Mais n'allez pas croire qu'on y était malheureux! Oh que non! Malgré le froid et les neiges, il y avait tout de même un peu de couleur là haut, comme le rouge du feu de l'âtre, le bois ocre des arbres, l'émeraude des pins et l'azur du ciel. Et surtout, il y avait Rose et ses joues roses.

Un jour, la douce enfant alla chercher un pot de sucre glace pour sa maman (les gens là bas aiment beaucoup le sucre glace, ils en mangent avec à peu près n'importe quoi) à l'épicerie du Sucre d'Orge.

- Le vieil Arnold est-il là? Interrogea-t-elle le garçon d'un air interloqué. Je viens chercher un petit pot de sucre glace pour ma maman.

- Grand-père m'a demandé de le remplacer aujourd'hui, il est parti se reposer au Lac Gelé pour s'occuper des pingouins rieurs. Il aime beaucoup leur compagnie. Il dit que leur rire lui réchauffe le cœur quand il fait trop froid à la maison.

Tandis qu'il parlait, les yeux du garçons s'arrêtèrent soudain sur le visage de Rose, et il resta abasourdi, quelques instants. Il pensait : « pareille couleur pouvait-elle vraiment exister? » Il n'avait jamais rien vu de semblable. Deux petites tâches roses de vie se découpaient sur un visage blanc comme neige. Qu'elle était belle! Il aurait soudainement voulu se perdre dans ses cheveux bruns et lisses et caresser ce qui lui semblait être la plus douce étoffe de soie. Il aurait voulu plonger dans l'océan d'encre noir de ses yeux profonds, peut importe qu'il s'y noyât. Il aurait voulu savoir jouer mille musiques pour qu'il puisse un jour la voir danser comme un pétale de fleur.

Voyant que le garçon ne disait rien de plus, elle répondit :

- Excusez-moi, peut-être devrais-je revenir un autre jour ?

- Non, non, restez, je vous en prie. Dit-il en reprenant ses esprits. Je pars chercher votre sucre glace. Pardonnez moi. Tenez, prenez.

Il déposa le petit pot de sucre glace dans les mains de la fillette. Ses mains pâles étaient douces comme une fleur de lys. Il prit une brusque inspiration lorsqu'il il effleura sa peau délicate. Il rougit, ne sachant que dire.

- Comment t'appelles-tu?

- Timothée.

- Enchantée Timothée, je m'appelle Rose.

Silence.

- Tu n'as pas l'air très bavard ! Elle émit un rire discret en voyant ses joues perdre un peu de leur blanc naturel. Tu habites loin ? Je suis à quelques pas de la boutique seulement. Peut-être pourrions-nous jouer ensemble ? Il n'y a pas beaucoup d'enfant de notre âge dans le village et parfois je me sens bien seule. En fait, tu es le premier garçon que je rencontre. Tu ne dis toujours rien ? Tant pis, je parlerai pour deux. Je vis avec ma maman juste à côté, tu n'auras qu'à venir frapper à la porte, on te fera une bonne tasse de thé à la vanille. Et on ira jouer dehors avec les pingouins rieurs si tu veux. On pourra faire un château de neige. Ou aller patiner. Ou embêter les lutins des bois. Tu veux bien ? Oh ! Mais il est temps que je reparte, il fera bientôt nuit et maman va s'inquiéter. Au revoir !

Elle sorti de la boutique dans un courant d'air.

- Au revoir. Dit Timothée au courant d'air.

Les jours, les semaines, les mois passèrent, et jamais le garçon ne vint frapper à sa porte. Moins elle le voyait, plus elle s'attristait. Souvent, dans sa solitude, elle se prit à pleurer, et au contact de ses larmes le rose de ses joues s'effaçait. Et plus le rose de ses joues s'effaçait, plus le village s'attristait. Et plus le village s'attristait, plus il blanchissait. Parfois, les habitants apercevaient la petite et se disaient : «La pauvre enfant a l'air bien triste. Les rues sont bien silencieuses sans ses éclats de rire...». Alors eux mêmes devinrent tristes. Finalement, tout devint triste.

Les sapins perdirent leurs épines, et plus personne ne fit brûler de bûches dans l'âtre. Un épais brouillard blanchâtre apparut, recouvrant le monde d'un voile de torpeur. Peu à peu, les villageois devinrent des fantômes, avant de plonger dans un sommeil sans fin, et tout signe de vie disparut. 



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